mercredi 22 mars 2017

Arbre ~ Tout petit florilège

Le cyprès chauve devait avoir près de cent ans. Il est tombé hier, soudainement, dans un bruit d'explosion. Il était creux, rongé par un champignon et condamné. Il a fallu une traction de 2,6 tonnes, à 20 mètres de hauteur pour que l'arbre se brise enfin. L'expérience, menée jusqu'au point de rupture, n'avait jamais eu lieu auparavant sur ce type d'espèce, doté de sortes de « contreforts » qui en augmentent la résistance. « Il n'a pas rompu là où il était le plus creux, à la base, mais plus haut, où le tronc est plus fin et a le plus fléchi », analyse l’expert-conseil en arboriculture ornementale. « Ce qui m'a surpris, c'est la manière, très brutale, dont il est tombé ». Les données collectées, inédites, feront l'objet d'une publication scientifique.

En attendant, on a mis en terre le cyprès. Dans un cercueil en sapinette.

***

Plus tard, je tiendrai un débit de bois rond.



***

A Paris les arbres sont tellement incongrus qu’on se demande ce qu’ils font là.
Pour leur tenir compagnie, des ruraux en exil posent des plantes vertes sur les balcons.


***

Je me demande combien d’arbres on peut planter sur un terrain de foot.
Combien de poutres dans l’œil de Zlatan.
Combien de cahiers grand format pour faire un baobab.
Combien de truffes sous un chêne-liège.
Combien de glands dans le gouvernement.
Combien de cure dent dans une jambe en bois
Combien de chien dans un jeu de quille.
Combien de feuilles dans une ramette et combien de rames dans une galère.
Je me demande combien d’année il me reste à bûcher.
On me répond que ça dépend de mes accords de branche.


***

Feuilleter sous un arbre un ouvrage érotique provoque à coup sûr une montée de sève.

lundi 14 mai 2012

Le bruit de la voix

Un citoyen, une voix. 

Une voix, c’est une voix. 
Une voix, c’est une voix. 
Une voix, c’est une voix. 

On donne sa voix, mais quand on écoute sa propre voix, on ne la reconnait pas. On est désolé pour les autres, on pensait avoir une voix harmonieuse. Rien ne laissait présager une telle voix. 
On est déçu : on voudrait changer de voix. 

On se demande comment ils font, les autres, pour supporter notre voix. 

Alors on s’abstient. 
On se tait. 
Tous les mots restent en dedans. 

Il faut bien les garder pour soi, puisqu’en dehors, ils grincent si misérablement. 

Une voix misérable reste une voix. Mises bout à bout, toutes les voix misérables du monde pourraient créer un sacré raffut.
On graverait sur ces voix les mots de Victor Hugo : « je suis un homme qui ne mange pas tous les jours » ! Il faudrait enchaîner ces voix les unes aux autres et les jeter à la face du monde des puissants. 

Ils resteraient sans voix. 

Mais les puissants n’ont pas besoin de voix parce qu’ils ont l’argent.
Et l’argent n’a pas besoin de voix parce qu’il a des porte-parole. 
Encouragé par les puissances de l’argent, le porte-parole n’aura jamais d’extinction de voix. 

Et la misère du monde est inaudible. Il faut tendre l’oreille pour entendre sa voix. 
C’est une voix vitreuse.
Elle n’est pas belle. 
Ni dedans, ni dehors. 

La voix des vagabonds ni dedans, ni dehors…

Sauf, un jour, c’est la voix du poète. 

Si je pouvais, je donnerai ma voix pour Victor Hugo, celui des misérables. Quand il écrit : « je suis un homme qui ne mange pas tous les jours ». 

Si je pouvais, je donnerai ma voix pour Jean Genet quand il supplie « sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou… » 

Si je pouvais, je donnerai ma voix pour René Char quand il dit : « Si tu cries, le monde se tait: il s'éloigne avec ton propre monde. » 

Un citoyen, une voix. 
Un salarié, une voix. 
René Char, une voix : « Obéissez à vos porcs qui existent. Je ne plaisante pas avec les porcs. Je me révolte et me soumets à mes dieux qui n'existent pas. »

vendredi 27 janvier 2012

Juste avant de dormir


Quand je pense au nombre de GRANDS auteurs qui ont pris la plume sans savoir QUOI écrire et OU ça les mènerait, et quand je pense au nombre de CHEFS D’ŒUVRE qui sont nés de ces moments de VIDE, je me rassure moi-même et moi-moi-moi-même je m’auto-rassure en écrivant N’IMPORTE QUOI, un mot après l’autre, m’accouchant d’une petite œuvre qui un jour deviendra GRANDE car enfin la postérité, ça tient à si peu de chose, une oreille attentive, et allez savoir, cette oreille appartient peut-être –sait-on jamais- à l’un de ces clairvoyants qui vous révèlera vous, et dans l’immédiat, MOI-moi-moi-même, ou pas. Enfin car sans doute ce sont souvent les AUTRES qui nous révèlent à nous-mêmes, n’est-ce pas, les autres, et les compliments liquorés qui basculent de leur bouche à ma gorge. Et je les BOIS.

mercredi 25 janvier 2012

Vieux motard que jamais

Quand même
il était temps que je déflore
cette putain d'année 2012
Je forme le souhait
qu'elle soit propice
à l'assassinat des fâcheux
au dépérissement des bien pensants
à l'atomisation des ménagères
à la disparition définitive
des jupes à godet
et des talons richelieu
et peut-être aussi
des vendeurs de sushis (sur place ou à emporter).
c'est bien d'avoir des convictions.

Roots


Une indigestion de faits mineurs, tous ces petits riens phénoménaux qui engloutissent la beauté du monde et la beauté des hommes sous une couche épaisse de sucre dégoutant, de quoi nous faire oublier le goût des autres, sur le bout de la langue le goût sublime des forêts en décomposition.





C’est au petit matin, le jour à peine désommeillé, quand le soleil n’est qu’une vague idée noyé vers l’orient, c’est là, sur un chemin de feuilles mouillées, que les odeurs du monde m’étourdissent le mieux. Je quitte à peine le silence des troupeaux, le murmure des sabots humides sous le ventre des vaches, leurs yeux cernés de kohl m’envoient quelques prières – un steak ce soir meuglera bien saignant sur la table de l’hôtesse.
Et je m’enfonce dans la puanteur épaisse des agonies d’hier, le corps alourdi de tristesse, en quête d’un petit chemin qui pourrait enfin me conduire à nulle part.

Nulle part.

Au-delà de la dévastation : à l’horizon piqué de poteaux électriques, rien d’autre ne répond sinon l’absolue certitude de n’être que de là. Naître de ce pays dont je ne connais rien, qui ne me connait pas et qui m’oubliera vite.
Ou pas.
Qui sait si je n’y laisserai pas de telluriques obsessions.
Le dernier regard du rouquin assassiné par une balle perdue. Mort contre la france. Et sa mémoire engluée de regrets éternels.




Le ciel sans un nuage est d’un ennui profond. Plus loin, je traverse un village et mes pieds me font mal. Plus loin c’est un creux de vallon, une vague envie d’y creuser ma tombe, et puis, plus loin encore, des gorges noires propices à l’affolement des rivières.

Nulle part et le silence et le nécessaire besoin de s’y perdre.




dimanche 24 juillet 2011

Loyasse

Je me promène aujourd'hui au cimetière de Loyasse.
Un monsieur, perdu au milieu des allées, s'approche et me demande: "vous êtes d'ici?"
- Heu... Oui... mais le plus tard possible.
C'est tout ce que j'ai trouvé à lui répondre.

Une ville, 22h52

J’ai une machette
Dit un poivrot à un autre poivrot


Répond l’autre

J’ai une machette, moi. Moi, j’ai une machette.
Répète en boucle le poivrot


S’interdit de répondre l’autre

Et ainsi de suite, dans l’interminable nuit mouillée de ce milieu d’été.

Je ne sais pas, machette, ça que ça veut dire dans la bouche assoiffée du poivrot.
Mais massacre, oui, même en tremblant je te coupe en morceaux, même au fin fond de mon ivrognerie je te saucissonne la tronche, oui, même en vomissure de vinasse je te tranche les artères, oui, j’ai une machette, moi, moi, et c’est tout j’en ai une et c’est tout, j’ai une machette et c’est moi.

Sa voix rauque bouleverse la cambrure des arbres, dans la nuit pâlichonne de ce milieu d’été ils/platanes désolants- éteignent les feux allumés sous les bancs, allongent du silence.
Et s'apaisent, dans la ville assoupie, les colères cannibales (à minuit, tout est calme).

jeudi 21 juillet 2011

Balade au cimetière

Venez !
Viens !
Viens !
V’nez vous promener dans mon cimetière !
Allez ! soyez pas chien !
J’ai ma frontale !
On verra mieux les inscriptions et les photos des macchabés… O ! Pardon ! des disparus. Des chers disparus. Des disparus trop jeunes. Des arrachés à notre amour. Des anges envolés. Des petits papas chéris. Des épouses adorées. Des chers frères, o ! des chères chères défunts, des ci-gît, des disparus dans la tourmente, des regrettés maris et tout et tout et tout et tout…
Et toute une panoplie de bouches cousues, des avant-hiers scellés dans le silence des pierres.
Venez !

Viens !
Il est beau mon cimetière !
Les fleurs de novembre ont fini de sécher, ça sent bon, tu pourras frotter tes écorces à celles du vieil if, il y en a un, posé là depuis un siècle, si ! je te jure ! on l’entend rire, la nuit ! ça fâche un peu tous ces lilas qui ne passeront pas l’année, mais il s’en fout, l’arbre, il s’épanouit à la chaleur des macchabés, oh ! pardon ! des disparus, de nos chers disparus. Il faut dire que l’endroit est propice. Les vers une fois repus viennent en chapelet lui chatouiller les racines. Ah ! c’est bon de l’entendre rire !

Le représentant des pompes funèbres, sur un ton très solennel :
Une longue tombale plate, dégageant une ouverture suffisante pour le passage d'un cercueil.
Une stèle verticale en tête de monument pour recevoir de façon visible le nom de la défunte.
Un soubassement pour donner du volume au monument en rehaussant la tombale et la stèle.
Un prie-dieu ou une jardinière pour recevoir des fleurs ou des plantations.

Dépêche toi de choisir c’est embêtant à la fin, sapin ou chêne, granit ou marbre, tombe ou caveau, vite je n’en peux plus d’attendre là, entre deux eaux, un mot de toi et je traverse enfin.

lundi 18 juillet 2011

Garde à vue

DIVES SUR MER
26ème festival de la marionnette

Chantier de la marionnette

Thème : Catastrophe
Contraintes :
Votre texte ne fait pas plus de quatre pages, police 12
Il commence par « Vlan »
Il finit par « catastrophe »
Le vert sera sa couleur de référence
C’est un dialogue


GARDE A VUE

La scène se passe dans un commissariat de police.
Dans le bureau du chef : un enfant tout seul.
Une grande fenêtre donne sur la rue.
Une porte donne sur le couloir et les autres bureaux.
Les personnages sont : le chef, l’enfant en état d’arrestation, la sous-sous-sous brigadier Géraldine et le sous-sous adjudant Vautrin.

Vlan !

Chef
La fenêtre !

Geraldine (off)
Oui, chef.

Le chef entre dans son bureau. Il est très sûr de lui.

Chef
Tu t’appelles comment, t’as quel âge, d’où tu viens ?

Gazio
Bonjour, je suis petit, d’où je viens j’en sais rien et je me suis toujours appelé Gazio.

Chef
Tu es malade ?

Gazio
Pourquoi ?

Chef
Ton visage. Il est tout vert.

Gazio
Je n’ai pas trop envie de vomir, si ça peut vous rassurer.

Chef
Tu es en colère ?

Gazio
Un peu. Je ne me suis pas lavé depuis longtemps. J’ai de la mousse qui me pousse dans les trous de nez et dans le cul.

Chef
Je comprends. Moi aussi, ça me foutrait en boule…

Gazio
C’est pour ça que je suis en état d’arrestation ?

Chef
Disons que… Comment dire… Attends-moi là je reviens.

Le chef sort du bureau

Chef
Allo ? Passez-moi le ministre… Merci.
Monsieur le ministre on a un problème…. Il est dans mon bureau, oui. Disons dans les 12, 13 ans. Origine inconnue, couleur de peau suspect… Il parle français, oui… un français, républicain… Non, il n’a pas d’accent…

Vlan.

Chef
Putain ! La fenêtre !

Géraldine (off)
Oui chef !

Chef
Pardon monsieur le ministre. Qu’est-ce… oui. Il n’a pas d’accent. Sa couleur ? Hum. Il est vert. Un vert, comment dire : ça tire sur le jaune… comment vous dites ? Céladon ! Voilà : un vert céladon. C’est tout à fait ça, monsieur le ministre.
Bon. On fait comment ? Mes hommes deviennent nerveux…
Bla…bla…bla… secret défense… bla…bla…bla… opération prioritaire… bla…bla…bla… je vous baise les pieds, monsieur le ministre.

Le commissaire retourne dans son bureau. Il croise Géraldine dans le couloir.

Chef
Sous-sous-sous brigadier Géraldine : dans mon bureau.

Géraldine
Maintenant ? Mais j’ai le rapport sur l’explosion de la jardinerie de Dives sur mer à terminer, chef.

Chef
Rien à foutre de la jardinerie. J’ai besoin de vous là, maintenant, tout de suite.

Géraldine
D’accord chef. Si c’est urgent.

Chef
On a une bizarrerie de gosse sur les bras. Couleur indéterminée, nationalité douteuse. En pleine polémique sur les clandos. C’est urgent.

Géraldine
Oui, chef.

Ils rentrent dans le bureau.

Géraldine
Oh mon dieu !

Chef
Calmez-vous, Géraldine. C’est qu’un gosse.

Géraldine
Oui mais il a de la mousse qui lui sort par…

Chef
Je sais Géraldine. Bien. (Au petit) Gazio. C’est un nom, ça ?

Gazio
Je m’appelle Gazio. Dès ma naissance, je me suis appelé Gazio. Quand quelqu’un dit : « Gazio ! », je me retourne. C’est mon nom.

Géraldine
Mon dieu, comme il a mauvaise mine !

Chef
Tu vas à l’école, Gazio ?

Gazio
J’y vais tous les dimanches avec mon père.

Chef
Il n’y a pas école le dimanche.

Gazio
Ah. J’y vais les autres jours, alors.

Chef (en aparte à Géraldine)
Vous voyez, il délire : il dit n’importe quoi et en plus…

Géraldine
Il est tout verdâtre…

Chef
Il est vert céladon.

Géraldine
Oui, chef. C’est peut-être son régime alimentaire…

Chef
Tu as faim ?

Gazio
J’ai rien mangé depuis trois jours.

Géraldine
Mon dieu !

Chef
Ça te dirait un Jambon-beurre ?

Gazio
Gazio ne mange pas de jambon-beurre…

Géraldine (à part, au chef)
J’avais raison, il doit être végétarien…

Chef
Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

Géraldine
Ou… végétalien…

Gazio
Une limace

Chef
Pardon ?

Géraldine
Oh mon dieu !

Gazio
J’aime les limaces bleues.

Géraldine
C’est dégoûtant…

Gazio
C’est PAS dégoûtant !

Chef(à part)
Faut pas le contrarier : allez lui chercher une assiette de limaces bleues.

Géraldine(à part)
Mais… je… où je vais trouver ça, moi.

Gazio
(Voix calme, un peu inquiétante) Il y en a plein les rues, sous les pompes à incendie.

Chef (à Géraldine)
Vous avez entendu ? Allez lui chercher ses limaces.

Géraldine
Oui, chef. Mon dieu, il a pas l’air accommodant, le gamin…

Chef (Au gamin)
Toi, Gazio, tu ne bouges pas d’ici. Je reviens.

Le commissaire sort de son bureau

Chef
Allo ? Passez-moi le ministre… Merci.
Monsieur le ministre ça se complique… ça ne ressemble à rien de connu…. Vous avez raison, monsieur le ministre. On n’est jamais trop prudent. Je vous lèche les bottes, monsieur le ministre. (il raccroche) Vautrin ? Vautrin !

Vautrin
Oui, chef ?

Chef
Appelez nos gars de la sécurité intérieure. Qu’ils activent le plan « requin marteau » dans un rayon de 120 kilomètres autour du commissariat.

Vautrin
Mais… chef, je suis en train finir mon rapport sur l’attentat du Jardiland de Caen ! Vous m’avez dit que ça pouvait pas attendre, chef, faudrait savoir…

Chef fait les gros yeux

Vautrin
Bien chef. C’est vous le chef, chef.

Le commissaire rentre dans son bureau. Il fait de plus en plus chaud. L’enfant est de plus en plus vert.

Chef
Il fait une chaleur à crever ici. Si ça t’ennuies pas j’ouvre un peu.

Gazio
J’aime bien quand c’est ouvert.

Chef
Très drôle. Et maintenant, Gazio, à nous deux.

Ils se regardent en silence. L’enfant toussote. Ça fait sursauter le chef.

Chef
Tu fais le malin…

Gazio rote. Le chef sursaute pour la deuxième fois

Gazio
Ça me pousse à l’intérieur

Chef
Quoi. Qu’est-ce qui pousse.

Gazio
De la mousse. Des arbres. Je ne sais pas. Ça veut sortir mais ça peut pas. C’est coincé (il rote encore).

Chef (voix suave)
Gazio. Mon petit. On ne te veut aucun mal. Ici, - en bas – au sous-sol - dans la cave - il y a des médecins. Tu veux voir un médecin ?

Gazio
J’aimerais mieux rentrer chez moi.

Chef
D’accord. Pas de problème. Promis. Tu me dis d’où tu viens et tu rentres chez toi. Garanti sur facture. Top là.

Gazio
J’habite une maison par semaine. Ça dépend.

Chef (à part)
Et merde. Un enfant du voyage. Manquait plus que ça.
(à Gazio) Une maison par semaine ? tu en as de la chance… elles sont où tes maisons ?

Gazio
Ça dépend… c’est pas fixe.

Chef (en s’énervant)
Comment ça « c’est pas fixe » : une maison c’est fixe ! ça a des fondations, c’est posé, ça s’envole pas une maison. Ça se repère. Tu comprends, ça se contrôle une maison ! Une maison qui bouge tout le temps c’est pas une maison !

Vautrin entre en trombe.

Vautrin
Chef ! chef ! ça a pété ! ça a encore pété !

Chef
QUOI ? Putain de bordel de merde. Je t’écoute…

Vautrin
Sur le secteur 4. La sous-sous-sous brigadier Géraldine était en train de démonter une pompe à incendie… et PAF ! ça lui a pété dans la gueule !

Chef
Ah le sale petit morveux…

Vautrin
Tenez chef ! c’est tout ce que j’ai pu récupérer…

Vautrin tend un bras sanguinolent au chef. Dans la main crispée : une limace bleue. Chef est pris de tremblement.

Chef
Toi, reste ici. Surveille le môme. J’en n’ai pas pour longtemps.

Vautrin
Chef. J’ai peur chef.

Chef
C’est qu’un gosse, Vautrin. Un gosse.

Vautrin
Il est de plus en plus vert, chef.

Chef
Vautrin…

Vautrin
Bien chef.

Chef sort de son bureau

Vlan !

Chef
Et fermez-moi cette putain de fenêtre !

Chef
Allo ? Passez-moi le ministre… Merci.
Monsieur le ministre, mauvaises nouvelles… Hein ? Il est vert comment ? Et bien à présent : il est vert foncé. Vous dites ?...
Vert châtaigne ? … Si vous voulez monsieur le ministre. Dans ce cas je vous propose : kaki. Non ? Alors : vert de gris… Non plus ? Cependant et sauf votre respect, monsieur le ministre, le vert châtaigne est un peu plus… marron, or le gosse n’est pas marron. Il est vert. Pardon ? Ah. Vous insistez sur la châtaigne ? (il a une illumination) Mais bon sang mais c’est bien sûr, monsieur le ministre. Je vous ai entendu, monsieur le ministre ! A vos ordres, monsieur le ministre.

Le chef revient dans son bureau, tout guilleret.

Chef
Cette fois je le tiens. Vert châtaigne. J’adore les châtaignes. J’adore distribuer des châtaignes. Monsieur le ministre, vous êtes un génie.

Le bureau est vide.
La fenêtre est fermée.
Vautrin est sonné, seul au milieu de la pièce, il tient une plume verte dans sa main.

Chef
Il est où ? le gosse ! Il est où ?

Vautrin
Il… il s’est envolé…

Chef
Il s’est envolé.

Vautrin
Par… par la fenêtre.

Chef
Il a sauté ?

Vautrin
Non, chef, il s’est envolé.

Chef
Il s’est écrasé en bas ?

Vautrin
Non, chef, il s’est envolé.

Chef
Il avait une corde, un parachute, un complice ?

Vautrin
Non, chef, il s’est envolé.

Chef
Comme ça ? Sans un mot ?

Vautrin
Il a dit : merci pour la limace et il s’est envolé.

Chef
C’est une catastrophe.


FIN

jeudi 30 juin 2011

Pattes

Le soir la nuit quand il fait noir arrive le temps des araignées.
Sournoises, pattues, elles s'entreglissent dans la moiteur de tes aisselles.
A peine te touchent, ne te saisissent rien, te frissonnent une caresse à la lisière de tes cauchemars.

Un désespoir

Heu...
Mon cœur bat plus vite que les ailes d'une mouche (quand je t'aime).
Quand je ne t'aime pas, mon cœur bat moins vite que les ailes d'une poule.
Heu...
A certaines heures de la nuit (quand je t'aime moins), tu t'en bats les couilles.

vendredi 17 juin 2011

Poutre

A mon réveil ce matin, j'ai cru que j'avais un cancer du poumon. Ma première pensée est allée vers cette poutre qui habille mon plafond. Regarde là bien cette poutre, tu n'en as plus pour très longtemps. A 10h15, mon médecin m'a dit d'une voix suave que ça nétait pas si grave. J'étais contente pour ma poutre. J'ai bu plus que de raison pour fêter ma guérison. Une question, bizarrement, est restée en suspend: dans quelle forêt a-t-elle poussé? Où sont passées ses racines? Oh, ma poutre. Ma chère poutre. Condamnée à perpétuité sur ce plafond solitaire.
Je me suis mise à aimer les échardes.
Devenue bigleuse, mon horizon se borgne à ce bout de bois arraché à une ancienne forêt. Le cancer ne me tuera point.

samedi 21 mai 2011

Vile ville

La ville est un enclos.
S’affrontent sans arme les passants par pure vengeance, tout le monde n’est pas né sous une bonne étoile.
Le but est de désarçonner le péquin d’en face, celui par qui la mouise s’incruste durablement sous la peau:
Je t’aime, je ne rentrerai pas ce soir.
Je travaille sous tes ordres, je sabote ton entreprise.
Je vends des légumes, je te refile les patates pourries.
Je te paye, je te négocie.
Je te soigne, je te fais souffrir.
Je te coiffe, je te tire les cheveux.

Et ainsi s’égratignent les filles et les garçons dans l’enclos de la vie où il est impossible de ne pas se frotter.

Energie renouvelable

J’ai une course à faire. Un genre de course à laquelle je ne peux pas déroger. C’est aussi une course contre la montre, entre la vie et la mort, un défi lancé à la face de ma gueule, oh, pas grand-chose, je dois au magasin de la rue du marché aux fleurs rapporter mon vieil aspirateur usagé, recyclable en vertu des nouvelles normes du développement durable.

Regardez la. Quatre mille grammes de boîte crânienne, vingt-sept dents plus ou moins fausses, le tout posé sur 45 kilos d’esprit de contradiction, ayant suivi une formation « conception en mécanique industrielle » devenue spécialiste de l’agencement et du prototypage, c’est vous dire si la résistance des matériaux n’a pas de secret pour elle. L’aspirateur a rendu son dernier souffle, c’est un fait scientifiquement avéré. Elle doit se rendre à l’évidence.

Cette course, je la ferai. Prudemment. Avant potron minet. Je dois m’assurer de ne pas croiser le regard des poissons. Des bancs de poissons aux heures de bureau nagent en tout sens, à l’unisson. Dans l’enclos étriqué de la vie, c’est imprudent. Je ne suis pas audacieuse. Regardez-moi : un mètre soixante cinq de phobie sociale.

J’attends depuis vingt-cinq minutes l’ouverture des portes.
J’ai déposé l’aspirateur à mes pieds. Je ne quitte pas des yeux le clochard allongé sur le banc, à peine huit mètres nous sépare. Il ne nagera plus jamais à l’unisson des courants de la ville. Il n’existe pas de machine à recycler les débris obsolètes. Echoué sur le sable, il pourrit à la juste mesure du lever du jour. Un air de quadrille joyeuse accompagne le gonflement des marées mais nous résistons, lui et moi, ficelés au bastingage, cherchant à éviter les effluves âcres des rues vaseuses.
Ouverture des portes.
J’abandonne mon appareil électroménager sous le panneau « recyclons nos déchets ». J’ai failli vomir quand un homme d’une trentaine d’année a posé sa pince de crabe sur cet objet qui m’a rendu de si précieux service. Je quitte le magasin très abattue. A quelques pas de là, le clochard continue tranquillement de fondre comme un morceau de beurre au fond de la crêpière.
Je ne sais pas vous mais moi, ça m’ouvre l’appétit.

dimanche 27 mars 2011

Vive l'amitié franco-allemande

Des doigts en fer arriment la rive allemande à la rive française. On ne voit plus le ventre gonflé des noyés, les vieux guerriers sont repus. D'un jardin à l'autre, le Rhin goutte à goutte, l'air de ne pas y toucher.


On peut trouver l'architecture contemporaine tout à fait pertinente pour dresser un pont entre deux rives (Passerelle de Mimram, entre Strasbourg et la ville allemande de Kehl).
On peut aussi préférer Tomi Ungerer.

L'amitié franco-allemande et la coupe du monde de football (2006): bordel géant à Berlin...

mercredi 9 mars 2011

Une tragédie #3

Heureux, Georges, offert à ses sauvageries d’enfant, parce qu’il ne sait pas que c’est sa dernière fois.
Son visage séduit une jeune et grosse fille accoudée à un bar, une grosse et jeune adolescente rendue à son troisième fût de bière tiède. Il sait, avant même d’avoir fichu son sexe dans le bourrelet de son ventre qu’elle sera tout entière à lui, la grosse, sa graisse, son sourire poupin, ses fûts de bière, tout, il prendra tout, jusqu’à son odeur écœurante.
Sourire de carne aux lèvres, il pose ses mains sur le zinc poisseux, rue de la joie, dans le village de la soif. Ah, Georges, Georges… nul homme digne de ce nom ne pourra te reprocher tes enfantillages. Un peu plus tard, une fois vomis les matins de beurre rance, tous savent bien qu’aucun bourrelet de tendresse ne peut faire oublier la tristesse d’une débandaison précoce. Mais tous, la queue gonflée d’humanité, tous, sans exception Georges, referont au soir le geste préhistorique de la queue noyée dans un bourrelet de graisse. Pour l’honneur.
C’est exactement ce que tu fis ce soir là, pour la première et la dernière fois de ta courte vie.

mardi 8 mars 2011

Où Denise rencontre enfin le léopard

Mieux vaut ne pas l’inquiéter.
Rester assise, immobile à quelques mètres de lui et le regarder me regarder.
Il est couvert de poils jaunes et noirs, ça lui donne l’air de ne pas en être, de ne pas être de ce monde ci, en tout cas d’arriver tout droit d’une savane à part entière, sans arbre, mais débordant jusqu’à la moelle de rivières de sang, de lambeaux de chair.
Son nez… Je n’ai rien à en dire.
Il n’a pas vraiment un nez. Une gueule, ça oui, il en a une. C’est une sacrée gueule, d’orgasme et de perdition, comme s’il était possible d’avoir l’un sans l’autre.
Il a des yeux exorbités, comme le vide, tout autour de lui. J’attends que nos respirations s’harmonisent. Et puis : « à quoi tu joues, dis moi, c’est quoi ce jeu ? »
D’usage, la réponse : « ce n’est pas un jeu », mais articulé avec les dents, ça devient impressionnant.
- Saloperie. Il y a un interphone en bas. Comment t’es rentré ?
- J’ai appuyé sur tous les boutons
- Vache. Tu as l’intention de…
- Non
- Ah… Ouf…
- En revanche…
- Quoi ?
- Je voudrai que tu vides ton sac.
- Que je…
- Que tu dégoises, que tu balances, que tu déterres la merdasse, que tu ailles la chercher au fond du tréfonds de ton trognon, que tu y laisses un ongle ou deux, je m’en fiche. Pas mon problème.
- C’est tout ce que tu as à me dire ?
- C’est pas déjà pas pas pas si mal, non ?
- Comment tu t’appelles ?
- Un mélange de douceur et de viande saignante.
- C’est pas un nom, ça.
- Denise non plus, c’est pas un nom.
- Denise c’est un nom. Sainte Denise c’est dans le calendrier des saints. Ma fête, c’est le 15 mai.
Il a une gueule de léopard, je vais donc l’appeler Léo. Que ça lui plaise ou non.

dimanche 20 février 2011

Une tragédie #2

Il arrive, Georges, de colère tout revigoré. Le Village de la Soif lui ouvre grand son ventre. Sa langue lèche le trottoir, la lune le cueille à sa pleine chaleur. C’est à peine s’il percute les enseignes barbares dont les flashes aiguillonnent la nuit de fusées jaunes et rouges. Loin derrière ses humiliations maternelles. Loin, jetée dans le pot au noir, la fessée hystérique de la porte claquée sous son nez, sous son nez, la porte claquée sous son nez, je ne veux plus te voir de la journée, grinçait-elle, cette porte fessée, loin derrière, je te hais.
Avenue de la Joie, tra-la-la! Je te haie d’aubépines, longeant troènes et thuyas, je te haie! Je mangerai à pleine gueule ton berceau de baies sauvages, je te haie! Enfin rendu à mes quinze ans, je vivrai sans toit, sans mère, enfin franchie la haie du Village, du Village de là là lère, du Village de la Soif, aglou !!!

Ainsi nous mène-t-il, Georges, tout de colère dégoupillé, entre deux haies de roseaux italiques.

Chateau Gaillard #2

Denise parle. Château Gaillard est un radeau. Echoué d’une histoire ancienne. Il n’en reste rien ou presque, qui saurait nous frapper de sa toute sur-puissance .
Moi : A quoi me pendre au milieu de ces ruines. Je ne vois là qu’une plaie refermée d’où s’échappe une douleur de naguère. Je pense mes pieds : ils se plient à la main de Denise, si rousse en ce jour noyé d’ailleurs.

Je crois que c’est ici que je suis morte.

Elle m’a très doucement poussée vers la brèche. Un trou vert à peine triste, je ne me suis pas alarmée, j’ai du peut-être lui glisser un regard tiède, me suis laissée couler entre les pierres, dessous la terre ramollie par les derniers jours de pluie.

Tout à l’heure nous devions pêcher ensemble, elle me l’a promis, ça devait lui rappeler son enfance, elle me l’a juré, ça lui courait dans les jambes depuis des mois, elle me l’a craché, nous devions poser nos deux culs côte à côte c’est comme ça qu’elle me l’a vendu, nos deux culs splendides à même la terre de Normandie ou putain Richard Cœur de Lion dans les autrefois et moi aussi, petite fille…

Pourquoi m’a-t-elle enterrée là, je ne le saurai jamais.
Si vous pouviez chercher pour moi…

samedi 19 février 2011

A la Saint Cheval

Petit poème à la saint cheval, qui est l’équivalent, chez nos amis les pur-sang, de la saint- valentin

Josy, ferme un peu ton claque nouille et dégrince ta boite à chouine
Fais moi pas le coup d’la marinade
Soit chevrette, Josy, renclapote ton flutiau et sourcile enfin ta pelure : mate Josy, mate ! Te me fais givrer les édredons
On s’marinaient d’amour, tantôt
Ça t’en retrace ?
Encore une vachardise et j’tire un trait sur tes chandelles
Allez, Josy,
Acouvre toi dans ma colline, que ça nous regonfle la nuit
Tout baignés de vive-argentine on gigouillera la porcelaine
On s’embrumera jusqu’à l’orange

On n’est pas né du dernier joint, Josy !
Sois pas gaulette
A miroirer dans ta salière tu va m’épuiser l’ostensoir
Allez, Josy ! Défringue !
Je te jure qu’à la saint cheval
On s’en mettra plein les jasmins

Et c’est tout ce que ma langue à trouvé pour faire plier Josy.

Le Périscope
Cabaret poétique #5
Dimanche 20 février 2011 (en pleine révolution)