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mercredi 9 mars 2011

Une tragédie #3

Heureux, Georges, offert à ses sauvageries d’enfant, parce qu’il ne sait pas que c’est sa dernière fois.
Son visage séduit une jeune et grosse fille accoudée à un bar, une grosse et jeune adolescente rendue à son troisième fût de bière tiède. Il sait, avant même d’avoir fichu son sexe dans le bourrelet de son ventre qu’elle sera tout entière à lui, la grosse, sa graisse, son sourire poupin, ses fûts de bière, tout, il prendra tout, jusqu’à son odeur écœurante.
Sourire de carne aux lèvres, il pose ses mains sur le zinc poisseux, rue de la joie, dans le village de la soif. Ah, Georges, Georges… nul homme digne de ce nom ne pourra te reprocher tes enfantillages. Un peu plus tard, une fois vomis les matins de beurre rance, tous savent bien qu’aucun bourrelet de tendresse ne peut faire oublier la tristesse d’une débandaison précoce. Mais tous, la queue gonflée d’humanité, tous, sans exception Georges, referont au soir le geste préhistorique de la queue noyée dans un bourrelet de graisse. Pour l’honneur.
C’est exactement ce que tu fis ce soir là, pour la première et la dernière fois de ta courte vie.

mardi 8 mars 2011

Où Denise rencontre enfin le léopard

Mieux vaut ne pas l’inquiéter.
Rester assise, immobile à quelques mètres de lui et le regarder me regarder.
Il est couvert de poils jaunes et noirs, ça lui donne l’air de ne pas en être, de ne pas être de ce monde ci, en tout cas d’arriver tout droit d’une savane à part entière, sans arbre, mais débordant jusqu’à la moelle de rivières de sang, de lambeaux de chair.
Son nez… Je n’ai rien à en dire.
Il n’a pas vraiment un nez. Une gueule, ça oui, il en a une. C’est une sacrée gueule, d’orgasme et de perdition, comme s’il était possible d’avoir l’un sans l’autre.
Il a des yeux exorbités, comme le vide, tout autour de lui. J’attends que nos respirations s’harmonisent. Et puis : « à quoi tu joues, dis moi, c’est quoi ce jeu ? »
D’usage, la réponse : « ce n’est pas un jeu », mais articulé avec les dents, ça devient impressionnant.
- Saloperie. Il y a un interphone en bas. Comment t’es rentré ?
- J’ai appuyé sur tous les boutons
- Vache. Tu as l’intention de…
- Non
- Ah… Ouf…
- En revanche…
- Quoi ?
- Je voudrai que tu vides ton sac.
- Que je…
- Que tu dégoises, que tu balances, que tu déterres la merdasse, que tu ailles la chercher au fond du tréfonds de ton trognon, que tu y laisses un ongle ou deux, je m’en fiche. Pas mon problème.
- C’est tout ce que tu as à me dire ?
- C’est pas déjà pas pas pas si mal, non ?
- Comment tu t’appelles ?
- Un mélange de douceur et de viande saignante.
- C’est pas un nom, ça.
- Denise non plus, c’est pas un nom.
- Denise c’est un nom. Sainte Denise c’est dans le calendrier des saints. Ma fête, c’est le 15 mai.
Il a une gueule de léopard, je vais donc l’appeler Léo. Que ça lui plaise ou non.

dimanche 20 février 2011

Une tragédie #2

Il arrive, Georges, de colère tout revigoré. Le Village de la Soif lui ouvre grand son ventre. Sa langue lèche le trottoir, la lune le cueille à sa pleine chaleur. C’est à peine s’il percute les enseignes barbares dont les flashes aiguillonnent la nuit de fusées jaunes et rouges. Loin derrière ses humiliations maternelles. Loin, jetée dans le pot au noir, la fessée hystérique de la porte claquée sous son nez, sous son nez, la porte claquée sous son nez, je ne veux plus te voir de la journée, grinçait-elle, cette porte fessée, loin derrière, je te hais.
Avenue de la Joie, tra-la-la! Je te haie d’aubépines, longeant troènes et thuyas, je te haie! Je mangerai à pleine gueule ton berceau de baies sauvages, je te haie! Enfin rendu à mes quinze ans, je vivrai sans toit, sans mère, enfin franchie la haie du Village, du Village de là là lère, du Village de la Soif, aglou !!!

Ainsi nous mène-t-il, Georges, tout de colère dégoupillé, entre deux haies de roseaux italiques.

Chateau Gaillard #2

Denise parle. Château Gaillard est un radeau. Echoué d’une histoire ancienne. Il n’en reste rien ou presque, qui saurait nous frapper de sa toute sur-puissance .
Moi : A quoi me pendre au milieu de ces ruines. Je ne vois là qu’une plaie refermée d’où s’échappe une douleur de naguère. Je pense mes pieds : ils se plient à la main de Denise, si rousse en ce jour noyé d’ailleurs.

Je crois que c’est ici que je suis morte.

Elle m’a très doucement poussée vers la brèche. Un trou vert à peine triste, je ne me suis pas alarmée, j’ai du peut-être lui glisser un regard tiède, me suis laissée couler entre les pierres, dessous la terre ramollie par les derniers jours de pluie.

Tout à l’heure nous devions pêcher ensemble, elle me l’a promis, ça devait lui rappeler son enfance, elle me l’a juré, ça lui courait dans les jambes depuis des mois, elle me l’a craché, nous devions poser nos deux culs côte à côte c’est comme ça qu’elle me l’a vendu, nos deux culs splendides à même la terre de Normandie ou putain Richard Cœur de Lion dans les autrefois et moi aussi, petite fille…

Pourquoi m’a-t-elle enterrée là, je ne le saurai jamais.
Si vous pouviez chercher pour moi…

dimanche 23 janvier 2011

Une tragédie #1

Georges est mort.
A la suite d’un concours de circonstances bien étrange.

Ce matin là Georges en se réveillant était de bonne humeur, une nuit d’amour griffait ses joues.
L’inconscience, sans doute, ou le trop de confiance en lui, ce qu’il a fait ce matin là… s’assoir, enfin poser son cul, dira maman, sur son fauteuil à elle, ça… grands dieux, ça n’est pas acceptable.

Seigneur Jésus et tous les saints, allez, hop, dégage, vas-t-en, tu sais très bien que… allez ! hop ! hop ! hop ! je ne veux plus te voir de la journée !
Et elle claque, vlam ! la porte derrière le pauvre Georges, 15 ans, une belle nuit d’amour dans les pattes.

Ainsi part-il de la maison, chassé, chassant on ne sait quoi, mais dans l’esprit des pensées complexes.
Une petite envie d’en finir avec tout ça lui noie l’âme un court instant, mais c’est comme s’il buvait un verre de lait : ça l’écœure. Il passe outre.

Au lieu d’emprunter, comme à son habitude, la Rue de la Pompe-à-nœud, il choisit de bifurquer vers l’avenue de la Joie. Coupée en deux par le Village de la soif, c’est un morceau de ville où les filles de grande vertu applaudissent aux exploits des chiens égarés. On s’y pourlèche d’amour éperdu, pour quelques francs six sous la honte déserte les trottoirs, c’est à peine à cinq cents mètres du monde commun mais c’est ailleurs, plus haut, ou en dessous. Pour ainsi dire, dans le Village de la soif, les tables de la loi, on chie dessus.

Georges marche encore mais sur la jante. Les pneus crevés, à bout.
Plus d’essence. Réservoir à sec.
(Ça va bien la métaphore ? Tout le monde a compris ?)

Au même moment, à sec également, mais quelques rues plus loin, le poète chasse la métaphore. Un rideau mou dans son ventre, des traits de plume rayent le bois de sa table, il est en bas de la colline et l’horizon s’échappe à grands coups d’ailes rageurs. Il cherche le rapace qui l’immolera dans l’Olympe.

Georges a froid mais ne rentrera plus chez lui. Il trace. Il écrit avec ses pieds le dernier chapitre de sa vie.

mercredi 19 janvier 2011

Château Gaillard #1

Voilà alors qu’un jour Denise et moi nous partons.
C’est un voyage de la réconciliation soit disant, mais mon œil enfin je veux bien y croire. Je veux bien encore une fois croire aux trainées de poudre de perlin pinpin qu’elle disperse tous les soirs dans mon lit en mettant double dose sur mon oreiller. Poudre d’oubli, odorante à la rose, poudre de maléfice, une pincée suffit pour que s’allègent de mon panier de douleur: tromperies, crachats et pinces de crabe.
Alors soit, nous partons.
Et nous y sommes, transportées d’amour l’une et l’autre, riant à la Seine et à ses boucles vertes, main dans la main gravissant le sentier qui mène à Château Gaillard.
Je me demande pourquoi sans oser lui demander, Denise ne fait rien par hasard.
Mais je dis ça, après coup : j’aurais du me méfier.

L'enfance de Denise #1

Quand j’étais une petite fille, il y avait la guerre quelque part, entre ma chambre et des champs de bataille loin, par là-bas.
Un jeudi, après le couvre feu, un obus a traversé le salon.
La maison trouée avec une précision chirurgicale ouvre d’un coup sur la ruelle sombre d’un côté, sur l’horizon des champs de blé au sud. La maison éventrée me ressemble. Je suis ouverte à tous les vents, un trou à la place du ventre.

L'enfance de Denise #2

On est à table. Maman a calfeutré les murs comme elle a pu, avec des cartons ramassés dans la cave. On dîne en silence, on ne doit pas attirer l’attention, n’importe qui pourrait entrer, pousser les cartons d’une pichenette et s’inviter chez nous. Papa a les yeux dans le vague, il a la tête de celui qui cherche la solution et qu’il ne faut surtout pas déranger. Alors on fait attention à ne pas entrechoquer les couverts sur l’assiette, on mâche doucement, on avale sans précipitation. Il se racle la gorge, sans se concerter la famille interrompt sa mastication, nous posons nos mains sur nos genoux et nous tendons vers lui le visage des enfants soucieux.
« Voilà. J’ai bien réfléchi. Il n’y a pas trente six solutions, j’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je n’en vois qu’une. On part. »
- Partir ? (silence) Pour aller où ?
Maman dit ça dans un souffle, au bord des larmes, elle a grandi dans cette maison, c’est toute sa vie.
Papa la fusille de regard, la voilà transpercée elle aussi, comme la maison, une bourrasque s’engouffre dans sa poitrine et manque de la faire basculer cul par-dessus tête.
Une pichenette, le regard de papa, mais maman, la voilà glacée d’effroi.
Elle finit par se ressaisir, après une petite valse son corps se raidit, elle se redresse, gonfle la poitrine, pose ses mains sur la table bien à plat, ses doigts tremblent.
- Seigneur Jésus on ne peut pas, Dieu m’est témoin on ne trouvera nulle part où … la foudre ne tombe jamais deux fois sur… et les enfants, comment vont-ils…
Maman jette sur nous un regard de douleur ou de haine, on ne peut pas savoir, implore notre aide, mais moi je veux bien partir, ce n’est pas chez moi qu’elle trouvera du soutien, pas cette fois.
Et bien dis papa, nous sommes en démocratie, on va voter. Qui veut partir ?
On ne sait pas ce que c’est la démocratie. Partir, on ne sait pas non plus. Alors on lève la main. Sauf maman.
C’est comme si un troisième trou s’ouvrait sous ses pieds, elle rapetisse, je la vois perdre les pouces de sa taille, elle devient toute petite, à peine visible, à croire qu’elle a la faculté de s’aspirer de l’intérieur, et puis quelques minutes se passent et maman a disparu, aspirée par le coussin de sa chaise.
Et bien, dis papa le peuple a parlé. Faites vos valises, on part demain.
On a laissé la soupe refroidir dans la marmite et couru dans nos chambres.
Maman n’a plus donné signe de vie.

dimanche 16 janvier 2011

Denise noire

Le trou noir, c’est l’obscurité en elle, un vide sans contour et c’est ce qui rend son regard plus profond.
Plonger dans son regard c’est effleurer la surface de cette insondable noirceur qu’elle abrite, lui donne à l’instant l’envie d’effacer toute trace de son existence, puis volte face, le puits sans fond de ses désirs troubles la retiennent à la vie. Elle veut un jour éprouver le silence des confins.
Le noir en elle prend sa place, elle tourne autour comme un lion en cage, autour, les rivages rassurants où les ombres dessinent des avenirs prodigieux, dedans, c’est l’étirement du vide, un pot au noir halluciné qui l’attire. Elle sait qu’y renoncer serait aussi chasser tout espoir d’attraper le désir par la queue, elle tremble de plonger dans cette part d’inhumanité où frémissent, prêts à surgir, les fauves Insatiables.

La vie rêvée de la Denise

Elle a fait des conneries, rencontré des salopards, croisé la route de vraies vaches de salopes, elle a menti, elle a volé, elle a trahi, elle a renié dieu, elle a prié pour le salut de son âme, plusieurs fois elle a risqué sa vie pour rire, elle a enterré pleins d’amis, abandonné un chien sur le bord de la route, elle a baisé avec des cons , elle a perdu beaucoup d’argent, n’en n’a jamais gagné beaucoup, elle a squatté des appartements, mis le feu à son matelas, elle n’a jamais fait de prison, mais elle en a une, à l’intérieur, qui la tient sur les nerfs, elle a aussi, planqué derrière sa cage thoracique, un trou noir, un jour elle tombera dedans sans faire exprès et ce sera la fin. Elle trouve qu’elle a une vie pourrie, et pourtant elle se marre tout le temps. Elle connait bien le léopard.

Où Denise a perdu sa clé

Elle se demande ce qu’elle a bien pu faire de sa clé.
Elle se tient là, interdite, le corps penché sur la gauche, elle réfléchit devant la porte fermée. Elle a fait une erreur ce matin en quittant l’appartement. Elle n’a pas réfléchi, a claqué la porte derrière elle parce que sa tête était loin déjà, en bas, dans la rue, au carrefour de la mort qui tue, ou peut-être un air de java bleue l’a distrait au mauvais moment. Denise, pourtant n’est pas du genre à se laisser distraire. C’est une mauvaise fin de journée pour elle, une contrariété de plus.
Elle se tient là, entre le vide et les ombres de la nuit, elle se dit qu’elle aimerait être dans son lit, dans sa maison, dans les bras de Suzanne, pas sur le pallier, sa clé perdue elle ne sait où.

mercredi 25 août 2010

La mère de Denise

La mère de Denise est folle. Folle de rage, de jalousie, de frustration, folle de n'être pas assez, folle de sexe, folle de fric, d'espace trop vaste, folle de plus jamais, de veuvage prématuré, de foutre sa vie en l'air, folle d'espoir, de méningite virale, de cellules qui lui rongent les os, folle de ses cheveux, de sa maison, de tout son être nucléaire. Quand on lui fait remarquer cela, elle répond qu'elle s'en fiche, bien au contraire.

samedi 21 août 2010

Le petit frère de Denise

S'appelle Georges mais tout le monde l'appelle Jo, comme sa sœur, couleur carotte dans sa tignasse, ses cils et sourcils et l'intérieur des paupières, rouges aussi. C'est un adolescent, à peine quatorze ans, n'a pas trouvé la gomme à effacer les gribouillis de crayon bleus qu'il dessine sur sa peau, cherche une bonne raison de ne pas se tirer une balle dans la bouche. Il croit qu'une biche sortira un jour du bois sacré et l'emmènera, en mobylette, au sud du sud du Portugal.

vendredi 20 août 2010

Denise

Denise est robuste. Moitié silence, moitié dragon. Elle fuit les lignes droites, se laisse doucement manger par la nuit, peu lui importe qu'on gâte son nom, elle ne prête pas l'oreille aux ragots. Denise, on peut dire d'elle qu'elle est une grande fille rousse, son ombre s'étire largement sur les murs de la ville, elle marche vite, ne porte jamais de talon, des jupes, mais pas de robe. Denise a l'âge du chimpanzé de la concierge, comme lui elle craint la déforestation et peut s'accoupler avec différents partenaires. Jusqu'à ce jour, Denise menait une vie compliquée. Ce soir, elle oubliera ses clés, se demandera comment rentrer chez elle, elle finira par rencontrer le léopard et alors, pour Denise, plus rien ne sera plus comme avant.